Un vendredi de janvier, sous un ciel bleu azur, ce qui dans le Sud rend particulièrement heureux, un groupe de la Société des Lettres est parti de Nice vers Fréjus. On peut penser : quelle drôle d’idée ? On peut aussi se demander les raisons pour lesquelles certains d’entre nous ne connaissent pas ce lieu si proche ? On peut enfin aller jusqu’à douter de l’intérêt de la promenade ? Mais pourtant, en arrivant au bout de ces questionnements et de la route, l’étonnement sera au rendez-vous et l’après-midi deviendra magique.
Ramassé sur lui-même, comme un puissant château fort pour parer aux éventuelles attaques, l’ensemble cathédrale (1), restauré entre 1920 et 1932 par Jules Formigé, architecte des monuments historiques, regroupe quatre bâtiments remaniés du Ve siècle à nos jours. Cet ensemble réunit un baptistère, une cathédrale, des bâtiments canoniaux desservis par un cloître et une résidence épiscopale.
Le baptistère, construit au Ve siècle, dans un état de conservation remarquable, est connu comme l’un des plus anciens de France après celui de Poitiers. A l’extérieur, le parement en bossages lui donne un air fortifié, mais sa forme n’est pas sans rappeler les constructions romaines circulaires utilisées à des fins religieuses. L’intérieur, rythmé de niches et de colonnes de granit (2), abrite en son centre, creusée dans le sol, une piscine d’immersion baptismale octogonale (3).
Elle figure les sept jours de la création auxquels s’ajoute celui de la Résurrection. A peine descendus du car nous voilà plongés au cœur de l’ère paléochrétienne où le rite initiatique du baptême devait rester secret et mystérieux.
Ce sacrement conférait au catéchumène le droit d’entrer dans l’espace sacré de la cathédrale où nous pénétrons à notre tour en empruntant un vestibule qui jouxte le baptistère. Vestibule que l’on peut aussi atteindre de l’extérieur par une superbe porte à deux vantaux en noyer sculptés. Vantaux protégés par deux panneaux de bois lisse qui ne laisse rien deviner du chef d’œuvre de menuiserie qu’ils protègent. Attendu par un guide local, notre groupe aura le rare privilège de pouvoir l’admirer (4). Aménagée en 1530, composée de seize panneaux au vocabulaire renaissant, la porte s’orne d’un remarquable décor historié, mêlant des scènes de la vie de la Vierge aux portraits de saints et de laïcs (5).
La cathédrale de Fréjus, ou cathédrale Saint-Léonce, constamment remaniée depuis le Ve siècle, est constituée de deux nefs contigües qui maintenant communiquent. L’une est consacrée à Notre-Dame et à Saint-Léonce, l’autre à Saint-Etienne. La première a toujours été considérée comme la cathédrale de la ville, la seconde comme une église paroissiale. L’entrée de cette cathédrale, aménagée au XIIIe siècle, se fait par un clocher-porche défensif qui rappelle le pouvoir temporel du clergé. À l’intérieur de la nef Notre-Dame, divisée en trois travées, le regard est immédiatement attiré par le voutement de type lombard (6) qui caractérise les plus anciennes croisées d’ogive adaptées aux larges espaces. On peut de plus observer, au fond de l’abside, de très belles stalles en noyer (7), datées de 1441, qui épousent le mur comme une armée de chanoines et donnent vie et couleur à l’espace sacré. Enfin dans une chapelle latérale de la nef de l’église Saint-Etienne, on peut admirer le fort beau retable dit De sainte Marguerite (8), peinture à la détrempe sur bois, attribuée au peintre niçois Jacopo Durandi (1410-1469). Au centre du retable aux cadres sculptés, Marguerite, entourée de saints avec leurs attributs, s’extrait du dragon.
Le groupe de la Société des lettres, très attentif, est définitivement conquis par l’intérêt de la visite mais ignore cependant que des trésors cachés vont encore surgir du cornet de l’immense pochette surprise que réserve cet « ensemble cathédrale ».
C’est maintenant le cloître des bâtiments canoniaux qui va largement surprendre. Percées de baies aux colonnettes géminées, taillées dans du marbre de Carrare, les galeries étaient à l’origine voutées d’ogive. Mais devenues un lieu de passage utilisé tout autant par les fidèles que par les chanoines, elles furent, au XIVe siècle, surélevées d’un étage. Pour alléger les poussées, les voutes en pierre sont alors remplacées par un plafond en bois de mélèze. Cette charpente très ouvragée se caractérise par l’emploi de planchettes de bois peintes à la détrempe placées entre les corbeaux qui soutiennent les solives. A l’origine au nombre de 1235, ces ais d’entrevous (9), dont la moitié est maintenant totalement effacée, courent sur trois registres tout autour des quatre galeries. Elles nous font découvrir, sur des fonds bleus ou rouges, semblables à des enluminures, des scènes du quotidien ainsi qu’un bestiaire fantastique (10). Nous sommes immédiatement plongés dans une atmosphère moyenâgeuse envoutante et fascinante. Les noms des artistes et des ateliers restent inconnus ainsi que ceux des commanditaires et les représentations, disparates, sont le plus souvent humoristiques. Sur les ais d’entrevous, sans liens particuliers, le fantastique et le monstrueux se côtoient et des figures hybrides d’animal-objet sont fréquemment représentées (11). Mais il arrive aussi que certaines images interrogent, comme ce centaure, au sexe féminin exhibé qui parait bien provocateur au sein d’un cloître (12). En revanche, et paradoxalement, les scènes religieuses (13) sont peu fréquentes et les paysages absents.
Le groupe, enchanté, maintenant s’éloigne pour admirer la résidence épiscopale. Accolée à la cathédrale elle concrétise les fréquentes luttes intestines et les prises de pouvoir entre chanoines et évêques. Ce bâtiment abrite, depuis 1905, l’hôtel de ville qui clôt notre visite.
A chaque instant de cet après-midi les découvertes architecturales et picturales, civiles et religieuses, ont comblé notre regard et stimulé nos pensées. De si riches promenades, au cœur de l’histoire de l’art, si près de Nice, resteront des moments privilégiés inoubliables.
Claudie Giauffer.